LA CHINE, LE PAYS QUI S’EST CONSTRUIT À LA DURE

Avant de commencer cette série de publications sur l’histoire de la Chine et celle du Bénin, je tiens à vous faire part d’une expérience.

Il y a un moment où tu réalises que tu avances dans la vie mais sans carte. Tu veux réussir, bâtir, comprendre le monde, mais tu ne connais pas les chemins empruntés avant toi.

C’est exactement ce que j’ai ressenti.

Alors j’ai fait quelque chose de simple : j’ai ouvert les livres d’histoire, les livres classiques qui piquent un peu et qui arrachent le voile. Et là, j’ai compris qu’on ne construit rien de solide quand on ignore ce qui s’est passé avant nous.

Autant que nous sommes, nous ne devons pas ignorer l’histoire des africains avant l’esclavage; car celui qui oublie l’histoire, répète les erreurs, trébuche au présent et détruit son avenir, pas par malchance mais par pure IGNORANCE.

Et j’avoue, quelque chose m’intrigue : la Chine.

Ce pays qui, en quelques décennies, est passé de la pauvreté extrême à la superpuissance moderne.

Je me suis dit : “Si eux ont réussi avec leurs cicatrices, leurs guerres, leurs famines… alors nous, Africains, qu’est-ce qu’on attend ?”

Alors j’ai commencé à lire son histoire, sans filtre et je me rends compte que l’histoire n’est pas un musée, c’est une boussole voire un manuel d’instructions pour éviter les pièges et accélérer le progrès.

Et je ne vais pas garder ça pour moi.

Ici même, sur cette page, je vais partager toute l’histoire de la Chine, telle j’ai lu, épisode après épisode.

On va voyager et apprendre ensemble.

On va rire parfois et être choqués aussi.

Et surtout : on va tirer des leçons concrètes pour nous, pour l’Afrique, pour l’avenir qu’on veut construire. ( Parallèlement, j’ai prévu partager l’histoire de mon beau pays le Bénin)

Alors, commençons.

AUX ORIGINES : LA CHINE N’EST PAS NÉE PUISSANTE

Imagine un pays immense, avec des plaines fertiles mais entouré par des ennemis, menacé par les famines, et géré par des rois qui ne savaient pas toujours ce qu’ils faisaient.

C’est là que tout commence : la Civilisation du Fleuve Jaune, vers -2000.

Le fleuve Jaune, c’est un peu comme ce cousin imprévisible :

– un jour il t’offre la fertilité et une récolte magnifique

– le lendemain, il inonde tout et détruit des millions de vies.

Mais cette crise permanente forge un trait qui va suivre la Chine pendant 4000 ans : la discipline collective pour survivre.

Les dynasties Xia, Shang, Zhou ne sont pas juste des noms. C’est la naissance de trois piliers qui ont façonné leur mentalité :

▪ Le respect strict de l’ordre

▪ L’importance du travail agricole

▪ L’idée que la société doit être organisée comme une grande famille

Et c’est là qu’un monsieur va sortir du lot.

Un gars calme, posé qui regarde la société chinoise et dit : “Vous êtes trop chaotiques. On va mettre un peu d’ordre dans vos têtes.”

Ce monsieur ? Confucius.

Si la Chine a un “système d’exploitation culturel”, c’est lui.

Confucius invente une philosophie simple :

– Respect de l’autorité

– Devoir envers la famille

– Morale stricte

– Travail et discipline

– Paix sociale avant liberté individuelle

En Afrique, on pourrait dire : c’est la version premium de “Respecte les anciens et ne fais pas n’importe quoi dehors”.

Pendant 2000 ans, les Chinois ont été éduqués comme ça.

Par la suite, la Chine a été divisée en 7 États qui se tapaient dessus non-stop.

Mais c’est aussi là qu’apparaît Sun Tzu, l’auteur de L’Art de la Guerre, l’un des livres les plus lus au monde (même dans les business schools, c’est pour dire).

Il a laissé des principes qui ont forgé le caractère chinois :

▪ Patience stratégique

▪ On ne gagne pas en force brute, mais en intelligence

▪ Préparation, anticipation, discipline

C’est exactement ce qu’ils feront en économie 2000 ans plus tard.

LE PREMIER EMPEREUR : L’HOMME QUI A UNIFIÉ LA CHINE PAR LA FORCE

Qin Shi Huangdi.

Le mec n’était pas là pour jouer. Il unifie la Chine en -221.

Il standardise tout :

– l’écriture

– les poids

– les routes

– la monnaie

– les lois

Il crée aussi la première version de la Grande Muraille. Un visionnaire mais aussi un tyran obsessionnel. Il a enterré vivants des opposants, brûlé des livres et lancé des travaux gigantesques qui ont tué des centaines de milliers d’ouvriers.

La Chine n’a pas gagné parce qu’elle était riche.

Elle a gagné parce qu’elle était organisée, disciplinée et culturellement soudée.

Nous aussi, nos nations africaines ont une histoire riche qui mérite d’être connue; et on manque d’une ligne directrice stable qui dépasse les coups d’État, les querelles politiques et la colonialité mentale.

L’ÂGE D’OR DE LA CHINE : QUAND ILS ONT COMMENCÉ À BRILLER PLUS QUE LE RESTE DU MONDE

L’Afrique aime dire “on était grands avant la colonisation”.

La Chine peut dire : “On était grands avant que l’Europe ne sache fabriquer du savon.”

Entre les dynasties Han et Tang, la Chine devient la civilisation la plus avancée de la planète, pas symboliquement mais techniquement, scientifiquement, économiquement, culturellement.

LA DYNASTIE HAN : L’EMPIRE QUI POSERA LES BASES D’UNE CHINE MODERNE

Les Han (206 av. J.-C. → 220 ap. J.-C.)

C’est simple : c’est la première fois que la Chine devient une puissance mondiale.

Ils inventent l’État moderne.

Impôts organisés, système de fonctionnaires, examens d’État, routes, normes…

C’est ici que naît leur fameux système “méritocratique”. Pas de “le poste va à mon cousin”. Tu bosses, tu passes un examen national, tu deviens fonctionnaire même si tu es pauvre.

Quand l’accès au pouvoir se fait par la compétence, un pays avance. Quand il se fait par favoritisme, il recule.

Ils inventent le papier (oui, le monde leur doit les cahiers)

Avant, on écrivait sur du bambou ou de la soie puis un fonctionnaire Han, Cai Lun, crée le papier. C’est le début de la bureaucratie moderne, de la culture écrite massive, de la transmission du savoir.

Ils ouvrent la Route de la Soie, un réseau commercial qui relie la Chine à Rome.

Soie, thé, épices, idées, religions…

Tout circule. Ce qui fait avancer un pays ? Le commerce. L’ouverture. Les échanges.

Tu t’enrichis quand tu vends au monde, pas quand tu t’enfermes.

Après les Han, c’est le désordre total. Un siècle de guerres, de trahisons, d’alliances… C’est tellement épique que ça a inspiré le livre “Les Trois Royaumes”, le Game of Thrones chinois. Mais même dans le chaos, la Chine continue d’innover : nouveaux arsenaux, nouvelles tactiques, nouvelles philosophies.

Et c’est là une grande différence avec nous : eux, même en guerre, ils construisaient. Nous, même en paix, on détruit nos acquis.

La dynastie Tang (618 → 907) est souvent considérée comme le zenith de la civilisation chinoise.

La capitale Chang’an : première mégalopole du monde

2 millions d’habitants. À l’époque où Paris était un village boueux.

L’Europe est encore en train de se remettre de la chute de Rome.

La Chine avait de l’eau courante, réseaux de transport, universités, quartiers internationaux, un commerce mondial intégré, …

Avec la culture Tang, c’est la Renaissance avant la Renaissance. Poésie, philosophie, musique, peinture : toute l’Asie venait apprendre chez eux, et pendant que l’Europe brûlait les bibliothèques, la Chine construisait des académies.

On ne construit pas un grand pays en divisant les gens.

On le construit en intégrant les différences dans une vision commune.

La Chine exporte : soie, porcelaine, thé, technologies, savoir-faire administratif, et elle importe l’or, chevaux, les innovations étrangères car ils ont compris qu’un pays ne devient pas puissant en restant fermé. Il devient puissant quand il absorbe le monde, l’étudie, l’analyse, et le transforme.

POURQUOI CET ÂGE D’OR EST IMPORTANT POUR L’AFRIQUE AUJOURD’HUI

– Quand un pays mise sur l’éducation, il devance les autres.

– La culture et le savoir sont des armes plus fortes que les fusils.

– La stabilité administrative est la base du développement.

– Le commerce international est le moteur numéro 1 de la richesse.

– Un pays qui crée ses propres technologies gagne en indépendance.

Nous avons le même potentiel — mais nous n’avons pas encore la même discipline historique.

LA CHINE QUI INVENTE TOUT

La Chine avait déjà tout et pourtant l’histoire va tourner en faveur de l’Europe, on dirait un retournement aussi fou qu’un match où une équipe mène 5–0 puis perd 6–5.

Tu as sûrement entendu dire : “La Chine a inventé la poudre, le papier, l’imprimerie et la boussole.” C’est vrai mais ce n’est que la surface.

Entre 1405 et 1433, la Chine lance les plus grandes expéditions maritimes de l’histoire bien avant Christophe Colomb, Magellan ou Vasco de Gama.

L’amiral Zheng He dirige des flottes gigantesques appelées trésors flottants. Les navires chinois mesuraient jusqu’à 120 mètres au moment où les navires de Colomb : 25 mètres. Le monde tremblait devant la flotte de Zheng He.

Et là, arrive l’un des plus grands mystères stratégiques du monde.

Un jour, l’empereur meurt, une nouvelle faction politique prend le pouvoir. Et ils décident que les expéditions “coûtent trop cher”, “sont inutiles”, “perturbent l’ordre intérieur”.

Et donc…

– Ils arrêtent toutes les explorations

– Ils brûlent les plans des navires

– Ils détruisent les chantiers navals

– Ils interdisent la construction de grands bateaux

– Ils ferment le pays

Résultat ? La Chine renonce à l’océan et offre les mers à l’Europe.

L’Europe se rue dans le vide laissé par la Chine : Colomb, Vasco, Magellan… Ce sont des seconds couteaux qui profitent d’une absence chinoise.

LES LEÇONS POUR L’AFRIQUE

L’innovation doit être continue.

Tu n’arrêtes jamais de créer, jamais de construire.

Le jour où tu t’arrêtes, quelqu’un prend ta place.

La politique ne doit pas tuer la vision.

En Chine, une décision politique a anéanti 200 ans d’avance technologique.

Un pays gagne quand il ose aller vers le monde.

Se fermer, c’est se condamner à la stagnation.

Les infrastructures stratégiques sont sacrées.

Ports, transport, industries…

Les Chinois les avaient.

Ils les ont détruits eux-mêmes.

Nous, en Afrique, on n’en a même pas encore suffisamment.

Imagine qu’on en construise puis qu’on les ferme. Ce serait suicidaire.

Le pouvoir doit être équilibré. Un seul groupe politique ne doit pas avoir le pouvoir de détruire l’avenir d’un pays.

LE JOUR OÙ LA CHINE A RENCONTRÉ PLUS FORT QU’ELLE

Il y a des moments dans l’histoire où tout un pays se rend compte que la force ne suffit pas, que la grandeur passée ne protège de rien, et que même une civilisation géante peut être balayée par un peuple qu’elle méprisait. Pour la Chine, ce moment a un nom : les Mongols. Avant leur arrivée, la Chine était persuadée que le monde tournait autour d’elle. Elle se croyait immensément organisée, immensément civilisée, immensément stable. Pendant ce temps, sur les steppes glacées du nord, un homme nommé Temüjin construisait une machine militaire comme l’humanité n’en avait jamais vu. Cet homme deviendra Gengis Khan, un génie stratégique capable de transformer des milliers de cavaliers nomades en un raz-de-marée qui allait s’abattre sur l’Asie, le Moyen-Orient, l’Europe et évidemment sur la Chine.

Lorsque les Mongols attaquent la Chine, ce n’est pas un conflit classique. C’est une rencontre entre deux mondes : la plus vieille civilisation sédentaire du monde contre le peuple cavalier le plus rapide, le plus brutal, le plus discipliné et le plus intelligent au combat. La Chine avait les murs, les villes, les ingénieurs, les bibliothèques, la bureaucratie. Les Mongols, eux, avaient la mobilité, l’adaptabilité, la terreur psychologique et une science militaire qui dépassait tout ce que les Chinois avaient anticipé. Pendant des décennies, les royaumes du nord tombent un par un. Les forteresses réputées imprenables sont contournées, affamées, infiltrées. La Chine découvre que la vitesse peut vaincre la masse, et que l’organisation nomade peut terrasser l’administration la plus sophistiquée.

Le choc final arrive avec Kubilaï Khan, petit-fils de Gengis. Contrairement à son grand-père, Kubilaï n’est pas seulement un conquérant : c’est un bâtisseur. Quand il s’empare de la Chine, il ne la détruit pas totalement. Il a une autre ambition : la gouverner. Sous son règne, la dynastie Yuan est fondée, la première fois dans l’histoire où la Chine entière est dirigée par des étrangers. Ce moment est crucial, car il force la Chine à regarder son propre système en face. Les Mongols brisent l’idée que la Chine est « naturellement » destinée à dominer. Ils obligent les Chinois à accepter que la puissance n’est jamais garantie, qu’elle doit se défendre, se renouveler, s’adapter.

Et malgré la violence de l’invasion, quelque chose d’inattendu se produit : la Chine absorbe ses conquérants. Kubilaï adopte des pratiques chinoises, déplace sa capitale à Pékin, soutient l’agriculture, encourage la culture, modernise les administrations, et même s’entoure d’intellectuels chinois. C’est l’un des paradoxes les plus fascinants de l’histoire : le peuple qui conquiert la Chine finit culturellement conquis par elle. Les Mongols ont pris le pouvoir, mais c’est la civilisation chinoise qui finira par gagner leurs esprits.

Mais cette période n’est pas qu’une leçon de fusion culturelle, c’est aussi une démonstration brutale de stratégie militaire. Les Mongols ont gagné parce qu’ils étaient plus rapides, plus disciplinés, plus unis, plus flexibles. Ils n’avaient pas de murailles : ils n’en avaient pas besoin. Ils n’avaient pas d’agriculture avancée : ils vivaient sur leurs chevaux. Ils n’avaient pas de villes monumentales : ils les prenaient. La Chine, de son côté, avait tout ce qu’un pays peut rêver d’avoir sauf la capacité de réagir vite, de s’adapter, d’anticiper. Elle était devenue lourde, lente, administrative. Elle avait oublié que la puissance n’est rien sans vigilance.

Et c’est ici que l’Afrique doit ouvrir les yeux. Dans cette histoire, la Chine représente ce que nos États deviennent souvent : de grandes civilisations avec une culture immense, un potentiel incroyable, mais trop souvent ralenties par des structures rigides, des institutions qui manquent de flexibilité, et des dirigeants persuadés que l’histoire leur donnera toujours une seconde chance. Les Mongols, eux, représentent la réalité : le monde ne t’attend pas. Celui qui avance vite te dépasse, même s’il vient de nulle part. Celui qui s’organise mieux te terrasse, même s’il est moins nombreux. Celui qui agit plus vite te domine, même si tu es plus ancien, plus riche, plus savant.

La dynastie Yuan finira par s’effondrer, parce que les Mongols n’ont jamais totalement compris la complexité de gérer un empire sédentaire. Mais le choc qu’ils ont infligé à la Chine va la transformer pour toujours. C’est ce choc qui va pousser les Chinois à se renforcer, à se recentrer, à réinventer leur identité politique, et surtout à se souvenir que la stabilité n’est jamais acquise. La Chine apprendra de cette humiliation, comme elle l’a toujours fait, et ce sont ces leçons qui la prépareront à reprendre sa place dans l’histoire.

Quand la dynastie mongole Yuan s’effondre, la Chine respire comme quelqu’un qui sort d’une longue fièvre. Elle a été dominée, elle a été humiliée, elle a été gouvernée par ceux qu’elle considérait comme des barbares. Alors, quand un moine devenu général, Zhu Yuanzhang, renverse les Mongols en 1368 et fonde la dynastie Ming, c’est une explosion de fierté. La Chine a repris sa maison, et elle veut montrer au monde entier qu’elle n’a rien perdu de sa grandeur. L’empire Ming naît avec un mélange unique d’énergie, de volonté, de vengeance douce et d’ambition immense : reconstruire, protéger, embellir et s’assurer que personne, plus jamais, ne viendra dicter sa loi à la Chine.

La première chose que font les Ming, c’est réparer un pays abîmé. Ils remettent sur pied l’agriculture, rouvrent les systèmes d’irrigation, restaurent des milliers de kilomètres de routes et reconstruisent les villes détruites. Leur obsession est simple : nourrir le peuple et stabiliser la société. Car ils ont bien appris la leçon mongole : un pays affamé tombe vite, un pays prospère résiste longtemps. Les Ming relancent aussi la culture, les concours administratifs, les écoles, les bibliothèques. Le papier, la soie, la porcelaine, les lacs artificiels, les jardins impériaux : tout retrouve son éclat. C’est un véritable âge d’or artistique. Sous les Ming, la Chine invente des styles de peinture, des porcelaines bleu et blanc qui feront rêver l’Europe entière, des meubles raffinés et des architectures qui semblaient sorties d’un conte.

Mais il y a un symbole qui incarne plus que tout l’ambition des Ming : la Grande Muraille. Contrairement à ce qu’on imagine, la plupart de la Grande Muraille que nous connaissons aujourd’hui n’est pas celle des empereurs anciens, mais celle reconstruite, renforcée et agrandie par les Ming. Pourquoi ? Parce que les Mongols avaient laissé une cicatrice bien trop profonde. La muraille devient alors un monument psychologique : un mur pour retenir l’extérieur, mais surtout pour rassurer l’intérieur. Chaque brique dit : “Plus jamais ça.” Les Ming construisent non seulement un mur physique, mais un mur mental, celui d’une Chine qui se replie sur elle-même pour se protéger d’un monde perçu comme dangereux.

Et c’est là que commence le drame. Pendant que la Chine se reconstruit, embellit et sécurise, une fracture silencieuse apparaît entre deux camps : ceux qui veulent garder le pays ouvert vers le monde, et ceux qui veulent refermer toutes les portes. Les partisans de l’ouverture s’appuient sur l’héritage de Zheng He, ce grand amiral qui avait conduit des flottes gigantesques à travers l’océan Indien, reliant la Chine à l’Afrique de l’Est, aux royaumes arabes et à l’Asie du Sud. Les partisans de la fermeture disent que le commerce extérieur coûte cher, attire des influences dangereuses, et détourne le pays de l’essentiel : l’ordre interne et la stabilité.

Et les conservateurs vont l’emporter. Dans un coup magistral, ils convainquent la cour impériale d’abandonner complètement les expéditions maritimes. Les gigantesques chantiers navals sont fermés, les plans brûlés, les bateaux détruits. La Chine, qui avait un siècle d’avance en navigation, tourne volontairement le dos à l’océan. Pendant que l’Europe commence à ronger son frein pour partir explorer le monde, la Chine dit : “Cela ne nous concerne plus.” Et voilà comment, en une génération, un empire qui pouvait devenir maître des mers se replie sur ses montagnes, ses murs et ses traditions.

Mais ce repli a un prix invisible. La Chine adore l’ordre, la rigidité, les règles, et les Ming en font leur religion. Pour éviter l’instabilité, l’empire crée un système bureaucratique si strict qu’il finit par étouffer l’innovation. Les fonctionnaires doivent apprendre les classiques confucéens par cœur, réciter des textes anciens, écrire des dissertations d’un formalisme extrême. Être fonctionnaire devient plus un exercice de style qu’un exercice d’intelligence. Résultat : pendant que la Chine brille culturellement, elle s’endort intellectuellement. Les Ming ont restauré la tradition mais ils ont oublié d’encourager l’imagination. L’empire devient magnifique, mais lent. Il devient discipliné, mais prévisible. Il devient riche, mais fragile.

Et c’est là que se cache la vraie leçon pour l’Afrique. La Chine Ming est un miroir de toutes les nations qui reconstruisent mais ne se projettent pas. Le repli leur a donné trente ans de tranquillité, mais leur a coûté cinq siècles de retard. Ils ont préféré la stabilité au risque, le passé à l’avenir, les murs à la mer. Et dans un monde en mouvement, celui qui n’avance pas recule. La Chine a cru que sa grandeur interne suffirait. Elle n’a pas compris que la puissance se mesure à la capacité de s’ouvrir, d’innover, de commercer, de voir loin. Ce sont exactement les erreurs que nous faisons en Afrique quand nous nous enfermons dans des administrations rigides, des mentalités figées, des systèmes qui préfèrent répéter plutôt que créer.

La dynastie Ming restera brillante, mais elle portait déjà en elle une faiblesse mortelle : un pays magnifique mais fermé, discipliné mais peu flexible, riche mais mal préparé à un monde qui change. Ce cocktail explosif, ajouté à des catastrophes naturelles, des crises financières et des révoltes internes, finira par ouvrir la porte à de nouveaux envahisseurs : les Mandchous, qui fonderont la dernière grande dynastie chinoise, les Qing. Et c’est avec eux que la Chine va entrer dans une période aussi glorieuse qu’inquiétante, jusqu’à l’arrivée brutale de l’Occident.

L’APOGÉE IMPÉRIALE DE LA CHINE ET LE DÉCLIN LENT QUI A OUVERT LA PORTE À L’OCCIDENT

Quand les Mandchous fondent la dynastie Qing en 1644, la Chine est fatiguée, essoufflée, incapable de tenir debout après les crises climatiques, les famines, les révoltes paysannes et l’effondrement des Ming. Les Qing arrivent du nord, un peuple guerrier, organisé, discipliné, mais très différent culturellement des Han qui composent l’immense majorité du pays. Pourtant, ce moment n’est pas une invasion barbare comme celle des Mongols. Les Mandchous veulent gouverner, comprendre, absorber, et surtout respecter la culture chinoise. Ils prennent le pouvoir en conquérants, mais gouvernent en sinisés. Ils apprennent la langue, étudient les classiques confucéens, adoptent les rites, et reconstruisent un État en ruines. Efficaces, stricts, et d’un sang-froid impressionnant, ils vont offrir à la Chine l’un des siècles les plus prospères de son histoire.

Car sous les Qing, surtout aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, la Chine atteint une puissance titanesque. L’agriculture explose, la population double, les villes grandissent à une vitesse folle, le commerce intérieur devient gigantesque, et des régions entières passent sous le contrôle de Pékin. La Chine devient l’empire le plus peuplé, le plus riche, et l’un des plus puissants du monde. Les empereurs Kangxi, Yongzheng et Qianlong — trois monstres politiques — dirigent avec autorité, intelligence et une vision précise de l’ordre social. Sous eux, la Chine produit des porcelaines fabuleuses, des peintures majestueuses, des jardins impériaux à couper le souffle. C’est un empire tellement vaste que l’Europe, à ce moment-là, parle de la Chine comme d’un modèle parfait de stabilité.

Mais c’est ici que commence le piège. La réussite donne toujours l’illusion que tout ira bien. Et la Chine tombe exactement dans ce travers. Les Qing imposent une administration tellement stricte qu’elle finit par étouffer toute innovation. Les concours confucéens deviennent une obsession nationale : des millions de jeunes passent leur vie à mémoriser des textes vieux de mille ans pour espérer devenir fonctionnaires. Les Qing valorisent tellement la tradition qu’ils refusent de regarder le monde. Ils ne voient pas ce qui se passe ailleurs : la révolution industrielle en Angleterre, la montée des puissances maritimes européennes, l’explosion technologique, les machines à vapeur, les canons modernes, la science nouvelle. Pendant que l’Europe avance, la Chine s’endort. Elle se croit éternelle. Elle se croit invincible et protégée par sa masse.

Puis arrive l’un des moments les plus humiliants de l’histoire chinoise : la rencontre avec l’Occident. Une rencontre brutale, toxique, violente, qui commence avec un produit capable de détruire un empire de l’intérieur : l’opium. Les Anglais, frustrés de ne pas pouvoir équilibrer leur déficit commercial avec la Chine (ils voulaient le thé chinois, les Chinois ne voulaient rien d’eux), décident d’inonder le pays avec une drogue. L’addiction explose. Les familles s’effondrent. Les villages tombent. Les Qing réagissent tard, très tard. Et quand ils interdisent le commerce de l’opium, l’Angleterre leur déclare la guerre. Une guerre totalement déséquilibrée : la Chine combat avec des armes anciennes, l’Angleterre arrive avec des navires modernes, des canons industriels, et une technologie que la Chine ne maîtrise pas.

Résultat : défaite totale. Les guerres de l’Opium sont l’un des pires traumatismes chinois. Elles annoncent un siècle entier d’humiliations : ports forcés ouverts, concessions étrangères, traités inégaux, pillages, missionnaires arrogants, invasions répétées. La Chine découvre la cruauté du colonialisme occidental. Elle découvre que le monde a changé sans elle. Elle découvre surtout que la fermeture Ming-Qing l’a laissée vulnérable. Car un empire peut être immense, riche, culturellement brillant mais si son armée est dépassée, si sa science stagne, si sa politique s’endort, il finit dévoré.

Pendant ce “siècle d’humiliation”, la Chine perd des guerres contre l’Angleterre, la France, le Japon. Elle voit Hong Kong lui être arraché. Elle voit ses trésors pillés (le Palais d’Été brûlé par les troupes franco-britanniques en 1860 est un crime encore gravé dans la mémoire chinoise). Elle voit des révoltes internes éclater, comme la Rébellion Taiping, un mouvement apocalyptique qui fera plus de 20 millions de morts — l’une des guerres civiles les plus meurtrières de l’histoire humaine. Et pendant ce temps, l’Europe dévore morceau par morceau l’empire chinois. Le Japon, modernisé grâce à son ouverture Meiji, écrase la Chine en 1895. C’est un choc psychologique immense. L’empire millénaire comprend que son orgueil l’a aveuglé.

Et voici la leçon la plus puissante pour l’Afrique. La Chine n’a pas été vaincue parce qu’elle était faible. Elle a été vaincue parce qu’elle refusait de changer. Elle n’a pas été colonisée comme l’Afrique, mais elle a goûté à la même humiliation parce qu’elle croyait que sa culture ancienne la protégerait. Elle avait les hommes, la terre, la culture, l’histoire, l’industrie artisanale mais pas la technologie moderne, pas l’ouverture stratégique, pas la flexibilité intellectuelle. La fermeture protège un pays pendant un court moment, mais elle le tue à long terme. Les Qing avaient tout, sauf la capacité de regarder le monde avec lucidité.

Quand la dynastie Qing tombe en 1911, la Chine n’applaudit pas : elle respire. Le peuple est épuisé par les défaites militaires, les humiliations étrangères, la pauvreté, la corruption, la famine, les révoltes internes. L’empereur est un enfant. L’État est en ruine. Les élites sont divisées. Les puissances étrangères se partagent le territoire comme un gâteau. La Chine ressemble à une géante malade qui vient de perdre son cœur politique. Et c’est là que commence un des moments les plus instables de son histoire : plus d’empire, pas encore de République solide, un peuple déboussolé et une série de forces prêtes à se battre pour le contrôle.

Au milieu du chaos émerge un homme, Sun Yat-sen, un visionnaire qui rêve d’une Chine moderne, unifiée, républicaine, débarrassée des tyrannies anciennes et du colonialisme occidental. C’est lui qui proclame la République de Chine. Mais sa vision est trop en avance, trop fragile, trop isolée. Les militaires ne veulent pas le suivre. Les élites ne veulent pas perdre leurs privilèges. Les provinces refusent d’obéir à un pouvoir central affaibli. Et les puissances étrangères veulent maintenir la Chine divisée pour mieux contrôler ses ports, ses ressources et son marché gigantesque. Résultat : la République naît mais sans fondations. C’est une maison construite en plein tremblement de terre.

Après la chute des Qing, la Chine n’a plus de colonne vertébrale politique. Chaque région est dirigée par un général local qui possède ses soldats, ses taxes, ses lois, et même sa petite “diplomatie”. Ce sont les “seigneurs de guerre”. Ils transforment le pays en un échiquier géant où chaque province devient un mini-État indépendant. Ces chefs militaires se battent entre eux pour le territoire, les impôts, les armes, les chemins de fer. Pendant ce temps, le peuple souffre. Les campagnes sont pillées. Les famines s’aggravent. La misère explose. Les étrangers imposent de nouveaux traités humiliants. La Chine, autrefois empire millénaire, devient un patchwork de zones d’influence anglaises, françaises, japonaises, allemandes, russes… une humiliation insupportable pour un pays qui se croyait le centre du monde.

Mais le chaos porte parfois des graines de renaissance. Et dans ce tumulte surgit une génération d’intellectuels et de jeunes révolutionnaires qui comprennent que la Chine doit changer profondément ou disparaître. Des mouvements étudiants comme “le 4 Mai 1919” prennent naissance. Ils réclament la science, la démocratie, la modernisation, la fin des traditions sclérosées. Les jeunes lisent Darwin, Marx, Rousseau, les philosophes européens, les économistes modernes. Ils découvrent la révolution russe de 1917. Ils veulent une Chine nouvelle, moderne, libérée de l’ignorance et de la domination étrangère.

Et c’est dans ce contexte explosif qu’un autre personnage majeur entre sur la scène : Mao Zedong. À ce moment-là, Mao n’est encore qu’un jeune militant discret, issu d’une famille paysanne, mais il observe attentivement. Il voit un pays immense dirigé par une minorité urbaine déconnectée. Il voit des millions de paysans sans pouvoir, sans éducation, sans voix. Il comprend que la Chine ne pourra pas renaître en copiant l’Europe. Elle devra inventer sa propre voie, en s’appuyant sur la force la plus nombreuse : le peuple rural. C’est la naissance d’une idée qui va changer le destin du pays.

Pendant ce temps, Sun Yat-sen tente encore une fois de réunifier la Chine. Il crée un parti politique structuré, le Kuomintang (KMT), et son bras droit, un militaire ambitieux nommé Tchang Kaï-chek, commence à reprendre les provinces une par une. C’est une guerre sans merci contre les seigneurs de guerre. Certaines provinces tombent facilement, d’autres résistent férocement. Mais peu à peu émergent deux forces : le KMT, soutenu par certains étrangers, et le jeune Parti communiste chinois, encore marginal mais extrêmement déterminé.

Et au moment où la Chine commence à retrouver un semblant d’unité, une menace encore plus grande surgit : le Japon. Un Japon modernisé, industrialisé, assoiffé d’expansion, qui voit dans la Chine un terrain parfait pour construire un empire. Les tensions augmentent. Les provocations s’enchaînent. La Chine affaiblie comprend qu’elle n’est pas seulement déchirée à l’intérieur : elle est aussi menacée de l’extérieur. Les années qui suivent seront un cauchemar.

Et voici la leçon fondamentale pour l’Afrique. Quand un État tombe et que rien n’est reconstruit derrière, ce n’est pas la liberté qui arrive : c’est le chaos. Quand les provinces deviennent indépendantes, ce n’est pas le progrès qui arrive : c’est la guerre. Quand les élites se battent pour le pouvoir, ce n’est pas le peuple qui gagne : c’est l’étranger qui avance. La Chine n’a pas été détruite par un ennemi extérieur. Elle a été détruite d’abord par ses divisions internes. Et ce sont ces divisions qui ont permis au Japon, puis aux Européens, puis aux Américains de peser sur son destin.

La Chine moderne n’est pas née de la paix. Elle est née du désordre, du feu, du sang, des trahisons et de la fatigue d’un peuple qui n’en pouvait plus d’être humilié. C’est ce feu-là qui va préparer la montée de Mao, la guerre contre le Japon, puis la grande guerre civile entre communistes et nationalistes. Et c’est ce choc-là qui donnera naissance à la Chine actuelle.

L’INVASION JAPONAISE : LE JOUR OÙ LA CHINE A AFFRONTÉ L’ENFER, ET OÙ SON UNITÉ MODERNE EST NÉE DANS LE SANG

Au début des années 1930, la Chine est déjà très affaiblie. Elle sort de décennies de guerres de seigneurs, de trahisons politiques, d’interventions étrangères, de famines et de tentatives incomplètes de modernisation. Le pays est grand, mais fragile. Son gouvernement est théoriquement dirigé par Tchang Kaï-chek et le Kuomintang, mais en réalité l’État est faible, les provinces indisciplinées, l’armée divisée, et une guerre civile larvée l’oppose déjà aux communistes de Mao Zedong. C’est à ce moment-là qu’un voisin, devenu une puissance militaire moderne, industrielle et impitoyable, décide d’attaquer : le Japon.

Le Japon de cette époque n’a rien d’un petit pays hésitant. C’est une machine nationaliste chauffée à blanc, persuadée que son destin est de dominer l’Asie. Il a modernisé son armée, transformé son industrie, équipé sa flotte, et absorbé l’idéologie impériale selon laquelle la Chine est faible, décadente et vouée à être colonisée.

En 1931, le Japon envahit la Mandchourie, une région stratégique immense au nord de la Chine. Les Chinois sont surpris, mal préparés, incapables de répondre efficacement. En quelques mois, une partie du pays tombe. Et là où le Japon s’installe, il crée un État fantoche dirigé par le dernier empereur Qing, Puyi, symbole d’humiliation nationale.

La réaction internationale est faible, hypocrite, molle. La Société des Nations condamne mais n’agit pas. Les puissances occidentales, occupées ailleurs, ferment les yeux. La Chine se retrouve seule.

Tchang Kaï-chek, obsédé par sa guerre contre les communistes, tarde à comprendre que l’urgence n’est plus interne, mais extérieure. Le peuple comprend très rapidement. Il voit les massacres, les déportations, les humiliations, la cruauté de l’occupant. Et c’est dans cette panique que Mao apparaît comme un stratège visionnaire : il affirme que la Chine ne pourra survivre que si elle s’unit contre l’agresseur, et que la lutte contre le Japon doit passer avant tout.

En 1937, le Japon lance l’invasion totale. Ce n’est plus une occupation modulée : c’est une guerre d’anéantissement. Les troupes japonaises avancent rapidement vers Pékin, Shanghai, puis Nankin. Et c’est à Nankin que se produira l’un des pires crimes de guerre du 19ᵉ siècle. Pendant six semaines, l’armée japonaise massacre plus de 200 000 civils selon les estimations historiques (certaines sources évoquent encore plus). Violences de masse, exécutions collectives, tortures, destructions systématiques : Nankin devient le symbole absolu de la brutalité japonaise. Ce traumatisme est gravé dans la mémoire chinoise jusqu’à aujourd’hui. C’est leur “Auschwitz asiatique”, leur blessure inguérissable.

La Chine résiste, mais son armée est mal équipée. Les soldats se battent parfois avec des fusils anciens contre des mitrailleuses modernes. Ils manquent d’avions, de chars, d’artillerie. Le Japon bombarde, brûle les villes, détruit les voies ferrées, affame les populations.

Pourtant, malgré ce déséquilibre écrasant, la Chine ne tombe pas. Des millions de civils se replient vers l’intérieur, construisant des routes, des écoles, des usines improvisées pour continuer à vivre. Le gouvernement déplace sa capitale à Chongqing, une ville enclavée dans les montagnes, difficile à atteindre. Les bombardements y sont constants. Les habitants vivent dans des grottes, mais ils tiennent bon.

Et dans cette horreur totale, une chose inimaginable se produit : l’unité nationale. Le Kuomintang et les communistes, ennemis mortels, forment une alliance fragile mais réelle. Mao organise la résistance paysanne, Tchang Kaï-chek structure les forces régulières. Les deux camps se détestent, mais ils comprennent que l’ennemi principal est ailleurs. Sans l’invasion japonaise, il n’y aurait jamais eu d’unité chinoise. Sans l’invasion japonaise, Mao n’aurait jamais gagné le soutien massif des campagnes. Sans l’invasion japonaise, la Chine serait peut-être restée un patchwork de provinces rivales.

Entre 1937 et 1945, la Chine devient un champ de bataille gigantesque. Le Japon commet des atrocités dans les villes, brûle les villages, exécute les résistants, impose des politiques de terreur qui vont marquer des générations. Les États-Unis finiront par soutenir la Chine, mais tardivement. Et même avec cette aide, la situation reste désespérée. La Chine donne des millions de vies pour ralentir l’avancée japonaise. Elle sacrifie des soldats, des paysans, des familles entières pour gagner quelques kilomètres. Et pourtant, elle tient. Elle ne tombe pas.

La défaite du Japon en 1945 ne vient pas de la Chine, mais elle n’aurait jamais été possible sans elle. La Chine a immobilisé plus d’un million de soldats japonais, empêchant Tokyo de concentrer toutes ses forces sur le Pacifique contre les États-Unis. C’est ce rôle sacrifié que les livres occidentaux oublient souvent. Pour les Chinois, cette guerre n’est pas un simple épisode : c’est une brûlure nationale, un rite de survie, un moment où un peuple a tenu debout alors que tout disait qu’il tomberait.

Et voici la leçon majeure pour l’Afrique. La Chine n’a pas survécu grâce à ses villes, mais grâce à son peuple rural. Elle n’a pas survécu grâce à sa technologie, mais grâce à son unité forcée. Elle n’a pas survécu grâce à son gouvernement central, mais grâce à des millions de citoyens déterminés. Un pays peut être pauvre, divisé, dépassé technologiquement… mais s’il trouve une cause commune, il devient invincible. L’Afrique souffre souvent de divisions internes, de rivalités personnelles, de guerres intestines. La Chine montre que la puissance réelle ne vient pas du sommet, mais de la base. C’est quand le peuple se lève ensemble que le destin change.

Après 1945, les Japonais sont vaincus. Mais pour la Chine, la guerre n’est pas finie. Car l’alliance entre Mao et Tchang disparaît immédiatement. La guerre civile reprend, encore plus violente qu’avant. Et cette fois, le vainqueur ne sera pas celui que le monde attend.

MAO CONTRE TCHANG : LA GUERRE CIVILE QUI A FORGÉ LA CHINE MODERNE ET LA NAISSANCE D’UN RÉGIME QUI ALLAIT BOUSCULER LE MONDE

Quand la Seconde Guerre mondiale s’achève en 1945 et que le Japon capitule, la Chine pense enfin pouvoir respirer. Huit ans de massacres, de bombardements, d’atrocités, de villages brûlés ont laissé un pays brisé. Mais la paix n’est qu’un mirage, un simple interlude avant une tempête encore plus profonde.

L’alliance entre Mao Zedong et Tchang Kaï-chek, déjà fragile pendant la guerre, éclate dès que l’ennemi japonais disparaît. Les deux hommes n’ont jamais eu la même vision. Tchang veut une Chine nationaliste, modernisée à l’européenne, centralisée, élitiste. Mao veut une Chine révolutionnaire, dirigée par les masses, égalitariste, ruraliste, construite à partir du bas. La guerre contre le Japon les avait unis par nécessité ; la paix les renvoie à leur haine originelle.

La Chine de 1945 n’est pas une page blanche : c’est un pays détruit, épuisé, vidé de ses forces, et pourtant prêt à s’enflammer une fois de plus. Le Kuomintang de Tchang contrôle les grandes villes, les ports, les chemins de fer, les banques, les contacts avec l’étranger.

Sur le papier, il est largement plus puissant. Les communistes de Mao contrôlent les campagnes, les villages, les montagnes. Ils n’ont pas d’avions, pas de tanks, pas de flotte, très peu d’armes modernes. Mais ils ont quelque chose que Tchang a perdu depuis longtemps : l’amour du peuple rural, cette force silencieuse et gigantesque qui constitue 85 % de la Chine.

Mao comprend mieux que quiconque que la guerre moderne ne se gagne pas seulement avec des armes, mais avec la loyauté. Pendant que Tchang gouverne depuis des bureaux climatisés entourés de généraux corrompus, Mao vit dans des grottes avec les paysans, partage leur nourriture, leur fatigue, leurs souffrances. Il parle leur langage, comprend leurs colères, voit leurs humiliations face aux propriétaires fonciers. Mao leur promet la réforme agraire, la dignité, l’éducation, la fin de l’oppression des élites. Tchang reste prisonnier d’une vision archaïque où le peuple n’est qu’une masse à gouverner, pas une force à écouter.

La guerre civile recommence dans une violence extrême. Les deux camps veulent l’unification totale. Les Américains soutiennent Tchang Kaï-chek, lui envoient du matériel, mais découvrent vite que son gouvernement est rongé par la corruption. Des armes disparaissent, des généraux vendent des stocks, des soldats volent la solde des troupes, des officiers fuient les combats. Tchang dépense des fortunes en démonstrations de force, mais perd les batailles décisives à cause d’un moral catastrophique.

Mao utilise une stratégie d’une simplicité brutale : attirer l’ennemi dans les campagnes, l’étirer, l’épuiser, le couper de ses lignes d’approvisionnement. Chaque village conquis devient un centre de recrutement, d’éducation, de mobilisation. Les femmes cuisinent pour les soldats, les hommes construisent des caches d’armes, les jeunes servent de messagers. La guerre communiste devient une guerre populaire. Et paradoxalement, plus les communistes avancent, plus les soldats du Kuomintang désertent pour les rejoindre. Car dans les zones de Mao, les paysans reçoivent des terres, un respect nouveau, une place dans l’histoire. Dans les zones nationalistes, ils subissent toujours les abus des élites.

En 1947, Tchang a encore l’avantage matériel, mais son pouvoir s’effondre moralement. En 1948, les grandes batailles tournent définitivement en faveur de Mao. Les communistes remportent Liaoshen, Huaihai, Pingjin – trois campagnes gigantesques qui brisent définitivement les forces nationalistes. C’est l’une des chutes militaires les plus rapides de l’histoire moderne. Les villes tombent les unes après les autres. Pékin se rend sans combat. Shanghai, la grande métropole, ne résiste pas. Wuhan tombe. Canton tombe. Tchang recule, recule encore, jusqu’à ne plus avoir de terre ferme sous les pieds.

En 1949, Tchang Kaï-chek comprend qu’il a perdu la Chine. Humilié, amer, il fuit avec ses derniers soldats, ses généraux, son gouvernement et une partie de l’or national vers l’île de Taïwan, qu’il transforme en base de repli. C’est la naissance de la division Chine/Taïwan qui existe encore aujourd’hui. Et au même moment, sur la place Tian’anmen à Pékin, Mao Zedong proclame la République populaire de Chine. Ce jour-là, une Chine nouvelle naît. Non pas une Chine impériale, non pas une Chine féodale, non pas une Chine colonisée, mais une Chine révolutionnaire, déterminée, structurée, prête à réécrire son destin.

Et voici la leçon cruciale pour l’Afrique : un pays peut changer de trajectoire quand un mouvement parle directement au peuple et non pas uniquement aux élites. Ce n’est ni la technologie, ni l’argent, ni les armes qui ont donné la Chine à Mao, mais une stratégie basée sur la majorité invisible : les paysans. Un peuple qu’on méprise finit par livrer ses alliés à celui qui lui parle avec dignité. La victoire communiste est d’abord une victoire sociologique : Mao a compris la Chine vraie, celle des campagnes, des classes oubliées, des humiliés. Tchang parlait à l’Occident ; Mao parlait au peuple.

La Chine entre alors dans une ère totalement nouvelle : collectivisation, idéologie communiste, campagnes politiques, transformations brutales, miracles économiques, désastres humains… une histoire complexe qui fera trembler le monde entier. Et pour comprendre la Chine d’aujourd’hui, il faut passer par cette étape absolument incontournable.

LA CHINE DE MAO : RÊVER GRAND, TRANSFORMER VITE… ET PAYER LE PRIX DU FEU

Quand Mao Zedong prend le pouvoir en 1949, la Chine n’est pas un pays à moderniser, c’est un champ de ruines humaines. Le peuple est majoritairement analphabète, l’espérance de vie est basse, les infrastructures sont détruites, l’économie est agricole et archaïque, et les humiliations coloniales sont encore fraîches dans les esprits. Mao n’hérite pas d’un État fonctionnel : il doit en créer un de toutes pièces. Et il ne veut pas simplement reconstruire la Chine. Il veut la transformer radicalement, profondément, irréversiblement. Pour lui, la lenteur est un poison. Il faut aller vite. Très vite.

Les premières années sont marquées par une organisation méthodique du pays. Le nouveau régime impose une autorité centrale forte, élimine les anciens réseaux féodaux, redistribue les terres aux paysans et remet l’État au cœur de tout.

L’analphabétisme recule, les campagnes sont structurées, les femmes obtiennent des droits nouveaux, les mariages forcés sont interdits, l’État investit dans la santé de base. Pour la première fois depuis des siècles, des millions de Chinois ont accès à une forme de dignité sociale. Mao devient une figure quasi mythique, le symbole de la revanche sur l’histoire, l’homme qui a relevé la Chine de ses genoux.

Mais très vite, la volonté de transformer devient une obsession. Mao ne veut pas seulement rattraper l’Occident : il veut le dépasser. Il est convaincu que la force idéologique peut compenser le retard technologique. C’est ainsi qu’il lance, à la fin des années 1950, le “Grand Bond en Avant”. L’idée est simple sur le papier : industrialiser la Chine à marche forcée, collectiviser l’agriculture, mobiliser toute la population pour produire plus, plus vite, plus fort. Les communes populaires sont créées. Les paysans travaillent ensemble, mangent ensemble, vivent ensemble. On leur promet un avenir radieux, une abondance proche, un monde nouveau.

La réalité est brutale. Les objectifs sont irréalistes. Les chiffres sont falsifiés par peur de déplaire au pouvoir. Les récoltes sont mal évaluées, les stocks vidés, les champs abandonnés pour produire de l’acier de mauvaise qualité dans des fours improvisés. La bureaucratie devient aveugle, l’idéologie étouffe la réalité. Et la Chine plonge dans l’une des plus grandes famines de l’histoire humaine. Des dizaines de millions de personnes meurent entre 1959 et 1961. Ce n’est pas un accident climatique isolé : c’est une catastrophe politique. Une tragédie silencieuse, longtemps cachée, mais aujourd’hui reconnue par les historiens.

Mao, pourtant, ne disparaît pas. Il recule un temps, laisse d’autres cadres gérer l’économie, mais reste convaincu que le problème n’est pas son idéologie, mais ceux qui l’appliquent mal. Et au milieu des années 1960, il revient avec une nouvelle tempête : la Révolution culturelle. Officiellement, il s’agit de purifier la Chine, d’éliminer les “éléments bourgeois”, de briser les vieilles mentalités, de redonner le pouvoir au peuple. En réalité, c’est une lutte politique féroce pour reprendre le contrôle total du pays.

La jeunesse est mobilisée. Les Gardes rouges apparaissent. Des millions de jeunes sont encouragés à défier les professeurs, humilier les intellectuels, détruire les symboles du passé, dénoncer leurs propres parents. Les universités ferment. Les livres sont brûlés. Les cadres sont envoyés en “rééducation” à la campagne. Le pays sombre dans un chaos idéologique profond. La Chine s’arrête presque de penser pendant plusieurs années. Une génération entière est sacrifiée intellectuellement.

Et pourtant, paradoxe chinois, l’État ne s’effondre pas. Malgré les excès, malgré la violence, malgré l’absurdité de certaines campagnes, la Chine conserve une chose essentielle : son unité territoriale et politique. Elle ne se disloque pas comme d’autres régimes révolutionnaires. Elle survit à ses propres tempêtes. Mao meurt en 1976, laissant derrière lui un héritage profondément ambivalent : un pays souverain, unifié, respecté sur la scène internationale, mais économiquement en retard, traumatisé, et épuisé.

C’est ici que la leçon devient cruciale pour l’Afrique. Mao a montré qu’un pays peut se relever par la volonté politique, la mobilisation populaire et la souveraineté idéologique. Mais il a aussi montré le danger mortel de l’idéologie aveugle, du culte de la personnalité, du refus de la critique. La Chine a payé très cher son accélération brutale. Elle a gagné son indépendance, mais perdu des millions de vies. Elle a forgé un État fort, mais au prix d’un immense traumatisme collectif.

Et pourtant cette période, aussi douloureuse soit-elle, va préparer le terrain pour le miracle qui suit. Car après Mao, la Chine va faire quelque chose de rarissime dans l’histoire humaine : reconnaître ses erreurs sans renier son pouvoir. Elle va changer de stratégie sans s’effondrer. Elle va passer de l’idéologie pure au pragmatisme froid. Et c’est là que commence la Chine que le monde connaît aujourd’hui.

DENG XIAOPING : QUAND LA CHINE A ARRÊTÉ DE PARLER POUR COMMENCER À RÉUSSIR

Quand Mao meurt en 1976, la Chine est debout mais elle est épuisée. Elle est unifiée, souveraine, respectée politiquement, mais économiquement à genoux. Les campagnes sont pauvres, les villes figées, les industries inefficaces, la technologie en retard, et une génération entière a grandi sans université, sans formation, sans perspective claire. Le pays a survécu à l’idéologie, mais il ne peut pas survivre longtemps à la pauvreté. Et c’est là qu’un homme, discret, pragmatique, presque banal en apparence, va faire ce que peu de dirigeants ont le courage de faire : changer de cap sans renier le pouvoir.

Deng Xiaoping n’est pas un orateur flamboyant. Il n’a pas l’aura de Mao. Il a été purgé, humilié, écarté, rappelé, puis écarté encore pendant la Révolution culturelle. Mais Deng a une qualité rare : il observe la réalité sans se mentir. Il voit une Chine idéologiquement pure mais matériellement misérable. Et il comprend une chose essentielle que Mao refusait d’admettre : un peuple affamé ne croit plus aux slogans. Alors Deng tranche avec une phrase devenue historique, presque provocatrice pour un régime communiste : « 不管黑猫白猫,抓到老鼠就是好猫。 » Pour ceux qui ne comprennent pas cette langue, je vous explique : «Peu importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape des souris. » Autrement dit : peu importe l’idéologie, ce qui compte, c’est que ça marche.

À partir de 1978, Deng lance une révolution silencieuse. Pas de discours enflammés. Pas de culte de la personnalité. Pas de grands slogans lyriques. Juste une série de décisions froides, efficaces, calculées. Il commence par l’agriculture. Il met fin aux communes rigides et rend aux paysans la responsabilité de leurs terres. Très vite, la production explose. Les paysans travaillent enfin pour eux-mêmes. La faim recule. Le moral remonte. Puis Deng s’attaque à l’économie globale. Il autorise le marché, l’initiative privée, les investissements étrangers, tout en gardant le contrôle politique du Parti. C’est un mélange inédit : socialisme politique, capitalisme économique.

La décision la plus audacieuse arrive avec la création des zones économiques spéciales, notamment Shenzhen. À l’époque, Shenzhen n’est qu’un village de pêcheurs. Deng en fait un laboratoire géant. Moins de règles, plus d’investissements, plus de liberté économique. Les entreprises étrangères arrivent. Les usines poussent. Les emplois explosent. Shenzhen devient en quelques décennies une mégapole technologique. Et surtout, elle prouve quelque chose d’essentiel au Parti communiste chinois : le marché n’est pas l’ennemi du pouvoir, il peut en être l’outil.

Contrairement à l’URSS, la Chine ne libéralise pas politiquement. Deng est très clair là-dessus. Il ouvre l’économie, mais verrouille le pouvoir. Le Parti reste maître du jeu. Les erreurs idéologiques de Mao servent de leçon : jamais plus un chaos politique total. Quand des mouvements étudiants réclament plus de libertés à la fin des années 1980, le pouvoir réagit brutalement. L’épisode de Tian’anmen en 1989 marque une ligne rouge définitive : croissance oui, contestation incontrôlée non. C’est dur, choquant, tragique, mais stratégiquement clair. La Chine choisit la stabilité avant tout.

À partir de là, la machine est lancée. La Chine devient l’atelier du monde. Elle attire les capitaux, absorbe les technologies, copie, améliore, produit à grande échelle. Elle forme des ingénieurs, construit des infrastructures, développe ses ports, ses routes, ses universités. Elle envoie ses étudiants à l’étranger pour apprendre, puis les fait revenir. Elle pense long terme pendant que beaucoup de pays pensent mandat électoral. En une génération, des centaines de millions de Chinois sortent de la pauvreté. Ce n’est pas un miracle. C’est une stratégie.

Et c’est ici que l’Afrique doit regarder sans hypocrisie. La Chine ne s’est pas développée parce qu’elle était vertueuse. Elle s’est développée parce qu’elle a été pragmatique. Elle n’a pas attendu d’avoir des institutions parfaites pour agir. Elle n’a pas copié l’Occident aveuglément. Elle a pris ce qui marchait, jeté ce qui ne marchait pas, et adapté le reste à sa réalité. Deng a compris que le développement n’est pas une question morale, mais une question d’organisation, de discipline et de vision à long terme.

La Chine de Deng Xiaoping n’est pas parfaite. Elle est autoritaire, inégalitaire, parfois brutale. Mais elle est efficace. Et dans l’histoire humaine, l’efficacité change toujours le rapport de force. Deng n’a pas rendu la Chine “gentille”. Il l’a rendue puissante. Et c’est ce choix-là, lucide, froid, assumé, qui explique pourquoi la Chine du XXIᵉ siècle est ce qu’elle est aujourd’hui.

LA CHINE DU 21ᵉ SIÈCLE : COMMENT UN PAYS HUMILIÉ EST DEVENU UNE PUISSANCE GLOBALE

Au début des années 2000, le monde regarde encore la Chine avec condescendance. On parle d’“usine du monde”, de pays copieur, de main-d’œuvre bon marché. L’Occident se rassure en se disant que la Chine fabrique, mais ne pense pas. Grave erreur.

Pendant que les caméras regardent les usines, la Chine regarde les cerveaux. Elle observe les erreurs des autres, étudie les crises, analyse les modèles économiques, décortique les échecs africains, latino-américains, soviétiques. Elle ne parle pas beaucoup, mais elle apprend vite. Très vite.

La Chine du XXIᵉ siècle n’est plus celle de Mao, ni même celle de Deng. C’est une Chine qui a compris que la puissance moderne ne se mesure plus seulement en soldats ou en idéologie, mais en technologie, en infrastructures, en données, en chaînes de valeur. Elle investit massivement dans l’éducation scientifique, dans l’ingénierie, dans les mathématiques, dans l’intelligence artificielle, dans les semi-conducteurs, dans l’énergie. Elle ne veut plus seulement produire pour les autres, elle veut produire pour elle-même, contrôler ses technologies, maîtriser ses dépendances. La stratégie est claire : ne plus jamais être vulnérable comme au XIXᵉ siècle.

Sous Xi Jinping, le pouvoir se recentralise. Beaucoup crient à la dictature, mais peu prennent le temps d’analyser la logique interne. La Chine considère que la fragmentation politique est un luxe que seuls les pays déjà riches peuvent se permettre. Pour elle, la stabilité est une arme stratégique. Le Parti communiste reste au cœur de tout : économie, armée, technologie, diplomatie. Ce n’est pas un hasard. La Chine a appris dans la douleur que chaque période de faiblesse politique a ouvert la porte aux humiliations étrangères. Elle a donc fait un choix assumé : contrôle interne fort, projection externe patiente.

C’est dans ce cadre qu’apparaît l’initiative des “Nouvelles Routes de la Soie”. Beaucoup y voient un simple projet économique. En réalité, c’est une vision géopolitique gigantesque. Routes, ports, chemins de fer, câbles numériques, investissements énergétiques : la Chine tisse une toile mondiale. Elle ne conquiert pas avec des tanks, mais avec des infrastructures. Elle ne plante pas des drapeaux, elle signe des contrats. Elle ne parle pas de morale universelle, elle parle de projets concrets. Et pendant que certains débattent de valeurs abstraites, la Chine construit.

L’Afrique devient alors un terrain stratégique majeur. Non pas par amour romantique, mais par logique froide. Ressources naturelles, marchés en croissance, besoin massif d’infrastructures, faible concurrence occidentale : tous les indicateurs sont au vert. La Chine arrive avec des routes, des ponts, des barrages, des hôpitaux, des ports. Elle prête de l’argent, envoie ses entreprises, forme des ingénieurs, installe ses standards. Elle ne pose pas de conditions politiques, ne donne pas de leçons publiques, ne parle pas de démocratie. Elle fait ce que l’Occident a longtemps refusé de faire : investir lourdement.

Mais attention, et c’est ici que le discours doit devenir adulte. La Chine n’est ni un sauveur, ni un colonisateur classique. Elle est un acteur stratégique. Elle défend ses intérêts, pas ceux de l’Afrique.

Les pays africains qui négocient mal s’endettent, cèdent des actifs, perdent de la marge de manœuvre. Ceux qui négocient bien gagnent des infrastructures, des transferts de compétences, des opportunités industrielles. La Chine respecte une seule chose : la force stratégique de son partenaire. Elle ne respecte pas la naïveté. Elle ne respecte pas l’improvisation. Elle ne respecte pas les discours creux.

Et c’est là que la leçon chinoise devient centrale pour nous. La Chine ne s’est pas développée parce qu’elle était gentille. Elle s’est développée parce qu’elle avait une vision longue, une discipline collective et une capacité à apprendre de ses erreurs. Elle a copié quand il fallait copier. Elle a protégé quand il fallait protéger. Elle a ouvert quand il fallait ouvrir. Elle a fermé quand il fallait fermer. Toujours avec un objectif clair : ne plus jamais subir l’histoire, mais l’écrire.

Aujourd’hui, la Chine est contestée, critiquée, redoutée. Mais elle est surtout respectée. Parce qu’elle planifie sur trente ans quand d’autres pensent à cinq. Parce qu’elle forme des ingénieurs quand d’autres forment des polémistes. Parce qu’elle investit dans les routes quand d’autres investissent dans les discours. Elle n’est pas parfaite, loin de là. Elle est autoritaire, inégalitaire, parfois brutale. Mais elle est cohérente. Et en géopolitique, la cohérence est une arme redoutable.

Pour l’Afrique, la question n’est donc pas “faut-il copier la Chine ?”. La vraie question est : avons-nous le courage de penser comme un État stratégique ? Avons-nous une vision longue ? Avons-nous une discipline collective ? Avons-nous le courage de privilégier la compétence sur l’émotion, la planification sur l’improvisation, l’intérêt national sur les querelles personnelles ? La Chine nous montre une chose essentielle : le développement n’est pas un slogan, c’est une méthode. Et cette méthode peut être adaptée, critiquée, améliorée mais jamais ignorée.

CE QUE L’AFRIQUE PEUT (ET NE DOIT SURTOUT PAS) REPRODUIRE DU MODÈLE CHINOIS

Après avoir parcouru plus de quatre mille ans d’histoire chinoise, une chose devient évidente : la Chine ne s’est jamais développée par hasard. Ni par chance. Ni par miracle. Elle s’est développée par une succession de choix douloureux, parfois brutaux, souvent impopulaires, mais toujours guidés par une obsession : survivre, puis dominer. Et c’est là que beaucoup se trompent en Afrique. Ils regardent la Chine avec admiration, parfois avec fascination, mais sans faire l’effort intellectuel de distinguer ce qui est reproductible de ce qui est culturellement ou historiquement intransposable.

La première chose que l’Afrique peut apprendre de la Chine, c’est la vision longue. La Chine pense en décennies, parfois en siècles. Elle accepte de sacrifier le confort immédiat pour un avantage futur.

Elle construit aujourd’hui ce qui rapportera dans vingt ans. Elle investit dans les routes, les ports, les écoles, les usines, même quand ce n’est pas rentable à court terme. En Afrique, on pense souvent en mandats, en élections, en urgences émotionnelles. Résultat : on inaugure plus qu’on ne construit, on promet plus qu’on ne planifie, on improvise plus qu’on ne structure. Sans vision longue, aucun développement durable n’est possible. Aucun.

La deuxième leçon chinoise, souvent mal comprise, c’est la centralité de l’État stratège. La Chine ne laisse pas son développement au hasard du marché ou aux ONG. L’État décide, oriente, planifie, corrige. Il choisit ses secteurs prioritaires, protège ses industries naissantes, contrôle ses ressources clés, impose des objectifs clairs. Cela ne signifie pas absence totale de marché, mais marché encadré. En Afrique, l’État est trop souvent soit absent, soit prédateur. Soit il laisse tout faire, soit il bloque tout. La Chine montre qu’un État fort n’est pas un État bavard, mais un État compétent, discipliné et obsédé par les résultats.

La troisième leçon, probablement la plus importante, c’est l’investissement massif dans le capital humain utile. La Chine ne forme pas des diplômés pour le prestige. Elle forme des ingénieurs, des techniciens, des scientifiques, des planificateurs, des industriels. Elle aligne l’éducation sur les besoins réels du pays. En Afrique, on produit trop souvent des diplômés sans débouchés, des intellectuels sans industrie, des élites déconnectées du réel. La Chine a compris que le développement ne se fait pas avec des discours brillants, mais avec des compétences solides. Le savoir doit servir la production, pas seulement l’ego.

Mais maintenant, il faut être honnête. Tout n’est pas à copier.

Et c’est ici que beaucoup d’africains se trompent lourdement. Le modèle politique chinois, autoritaire et centralisé, est le produit d’une histoire spécifique, marquée par des guerres civiles, des famines géantes, des humiliations coloniales répétées. Copier aveuglément ce modèle sans institutions solides, sans discipline administrative, sans culture de l’intérêt collectif, serait une catastrophe. En Afrique, l’autoritarisme sans compétence devient dictature, et la centralisation sans vision devient prédation. La Chine a un État fort parce qu’elle a une bureaucratie compétente et une culture de l’obéissance institutionnelle. Sans cela, le modèle s’effondre.

Autre erreur fréquente : croire que la Chine s’est développée sans coût humain. C’est faux. La Chine a payé son développement par des famines, des répressions, des générations sacrifiées. Elle a accepté des souffrances immenses pour atteindre ses objectifs. L’Afrique doit tirer une leçon différente : le développement ne doit pas forcément passer par la brutalité, mais il exige toujours des sacrifices, des choix difficiles, des renoncements. La question n’est pas “souffrir ou pas”, mais “souffrir pour quoi, et pour qui”.

Enfin, la leçon la plus subtile, et peut-être la plus dérangeante, c’est la discipline mentale collective. La Chine valorise l’effort, la patience, la hiérarchie, le travail silencieux. Elle méprise profondément l’improvisation permanente. En Afrique, on confond trop souvent liberté et désordre, créativité et improvisation, expression et efficacité. La Chine montre qu’un peuple discipliné peut rattraper un retard colossal en une génération. Mais cette discipline ne se décrète pas : elle se construit par l’éducation, l’exemplarité des dirigeants, et la sanction réelle de l’incompétence.

Alors non, l’Afrique ne doit pas devenir la Chine. Elle ne le peut pas, et ce ne serait pas souhaitable. Mais elle peut apprendre de la Chine à penser stratégiquement, à planifier sérieusement, à investir intelligemment, à protéger ses intérêts, à former utile, à négocier dur. Le vrai problème africain n’est pas le manque de modèles, mais le refus de regarder les modèles avec lucidité. Copier sans comprendre mène à l’échec. Rejeter sans analyser mène à la stagnation.

La Chine n’est pas un exemple moral. Elle est un cas d’école stratégique. Et l’Afrique, si elle veut se développer, doit cesser de chercher des sauveurs extérieurs ou des slogans magiques. Elle doit apprendre à penser comme un État adulte, responsable, conscient de ses forces, de ses faiblesses, et surtout de son temps historique. Le développement n’est pas une émotion. C’est une discipline.

Ainsi s’achève cette grande série sur l’histoire de la Chine.
Du berceau des premières dynasties jusqu’à la puissance du XXIᵉ siècle, nous avons parcouru des siècles de guerres, de génie, d’erreurs, de chutes, de renaissances et de stratégies froides. Rien de romancé, rien de fantaisiste. Juste une réalité historique souvent absente des manuels classiques, mais essentielle pour comprendre le monde d’aujourd’hui.

Si cette série t’a fait réfléchir, si elle t’a parfois dérangé, surpris ou même provoqué, alors elle a rempli sa mission. L’objectif n’était pas d’admirer la Chine aveuglément, encore moins de la copier bêtement, mais de comprendre comment une civilisation pense le pouvoir, le temps, la discipline et le développement.

L’histoire n’est pas faite pour être consommée.
Elle est faite pour être comprise.
À toi maintenant d’en tirer tes propres leçons.

Fin de la série.

PS : Lorsque j’utilise le mot « Afrique » dans certaines comparaisons, il s’agit d’une figure de style. Je ne parle évidemment pas du continent comme d’un bloc homogène, mais de réalités nationales africaines, pays par pays, avec leurs trajectoires, leurs choix politiques et leurs histoires propres.