Il y a une phrase qu’on entend souvent dans nos familles, dans les églises, dans la bouche des « sages » du quartier : « Sans la religion, l’homme deviendrait un animal. » Sous-entendu : si on retire la morale chrétienne, tout s’effondre, plus de repères, plus de bien ni de mal.
La question qui dérange est simple : est-ce vrai ou est-ce juste une peur héritée du passé ?
Quand on regarde l’histoire et les grands penseurs, la réponse devient beaucoup moins confortable pour ceux qui croient que seule la religion fabrique des gens moraux. Parce qu’avant de parler de Bible, d’Église ou de morale chrétienne, il faut poser la vraie question : d’où vient la morale ? De Dieu ou de l’homme ?
Bertrand Russell, dans « Pourquoi je ne suis pas chrétien », démonte justement cette idée que la religion serait la seule source de moralité. Il montre que beaucoup de préceptes moraux attribués au christianisme existaient déjà bien avant lui, sous d’autres formes, dans d’autres cultures, et qu’une partie de la morale chrétienne a même servi à justifier la souffrance, la culpabilité et la peur plutôt que la liberté et la dignité humaines. Russell souligne aussi que si vous basez toute votre morale sur la peur de l’enfer ou l’espoir du paradis, ce n’est plus vraiment de la vertu, c’est du calcul intéressé.
Autrement dit : si tu es « gentil » parce que tu veux une récompense céleste, tu n’es pas moral, tu fais du business spirituel.
Les sociétés humaines n’ont pas attendu le christianisme pour développer des codes moraux. Les Égyptiens, les Grecs, les Stoïciens, les philosophes de l’Inde ancienne, la Chine de Confucius et de Mencius avaient déjà des réflexions profondes sur le bien, le mal, la justice, la vertu, l’amitié, le courage, la loyauté. Confucius insistait sur le sens du devoir, le respect, la sincérité, sans parler de paradis ni d’enfer au sens chrétien. Les stoïciens comme Sénèque ou Épictète plaçaient la vertu, la maîtrise de soi, la justice et la bienveillance au centre d’une vie bonne, sans Église, sans sacrement, sans catéchisme.
Donc première mise au point : la morale n’est pas née dans une église, elle est née avec la vie en société. Les humains, pour survivre, ont dû apprendre à ne pas s’entre-tuer, à coopérer, à établir des règles, à sanctionner les abus. La morale est d’abord un outil de survie collective avant d’être un discours religieux. Les sociologues comme Durkheim l’ont bien montré : la morale est un fait social, un ensemble de règles qui rendent la vie commune possible.
Alors pourquoi a-t-on un jour commencé à coller Dieu, la Bible et la religion par-dessus tout ça ? Parce que la religion a été, pendant des siècles, un moyen très efficace de donner du poids aux règles.
Si tu désobéis au chef, tu risques la prison. Si tu désobéis à Dieu, tu risques l’éternité de souffrance. Forcément, ça calme. On a donc sacralisé certaines valeurs (ne pas voler, ne pas tuer, ne pas mentir…) en les transformant en commandements divins. Sur le papier, cela semble renforcer la morale. Dans la pratique, ça a aussi bloqué la réflexion critique.
C’est là que des auteurs comme Nietzsche viennent secouer la table. Dans sa « Généalogie de la morale », il explique que beaucoup de valeurs dites « morales » ne viennent pas d’un ciel pur et neutre, mais de rapports de force, de ressentiment, de volonté de domination. Il critique la morale chrétienne de la culpabilité, qui transforme la souffrance en vertu, la faiblesse en idéal, et invite l’homme à se haïr lui-même au lieu de s’assumer pleinement. Pour lui, la morale chrétienne n’est pas supérieure : elle est une morale parmi d’autres, issue d’une histoire particulière, avec ses ombres et ses blessures.
En parallèle, Kant, de son côté, explique que l’homme est capable de morale par la simple raison. Son fameux impératif catégorique revient à ceci : agis de telle sorte que la règle de ton action puisse être voulue comme une loi universelle. Nulle part Kant ne dit : « Sois moral parce que tu as peur de l’enfer. » Il dit plutôt : « Sois moral parce que tu respectes la dignité de l’autre et ta propre raison. » La morale devient alors autonome, indépendante d’un système religieux précis.
Si on regarde l’histoire concrète, la thèse « la morale chrétienne est supérieure » se fissure encore plus. C’est vrai que le christianisme a apporté des choses positives : des œuvres de charité, des hôpitaux, des écoles, une défense parfois des plus faibles. Beaucoup de croyants ont lutté contre l’esclavage, contre l’injustice, au nom de leur foi. Ignorer cela serait malhonnête.
Mais en même temps, la même institution a :
– freiné la science (Galilée condamné, Giordano Bruno brûlé, suspicion envers la médecine, la biologie, la théorie de l’évolution),
– retardé les droits des femmes et des minorités,
– justifié des guerres, des croisades, des conversions forcées,
– encouragé la culpabilisation de la sexualité, du corps, du désir,
– légitimé des régimes politiques oppressifs en bénissant les rois, les empires, les colonisations.
On ne parle pas ici de rumeurs, mais de faits historiques. La religion chrétienne, comme d’autres religions, a été un outil de contrôle social autant qu’un refuge spirituel. Elle a souvent préféré l’ordre à la vérité, la soumission à la liberté de pensée. Dans « Pourquoi je ne suis pas chrétien », Russell insiste justement sur ce point : chaque fois que la science ou l’éthique ont avancé, c’est parce que des gens ont osé penser contre les dogmes religieux, pas grâce à eux.
Et pourtant, malgré toutes ces fautes, on reste accroché à l’idée que sans religion, plus rien ne tiendrait. C’est un peu comme si tu disais : « Cette maison est pleine de fissures, de moisissures, elle m’empêche de respirer, mais si je sors, je vais mourir, donc je reste dedans. » Ce n’est pas de la foi, c’est de la peur.
Peut-on avoir une morale sans religion ? Les faits modernes répondent oui. La plupart des États démocratiques actuels construisent leurs lois non pas sur un catéchisme, mais sur des principes laïques : dignité humaine, liberté, égalité, justice, droits fondamentaux. Tu n’as pas besoin d’une Bible pour comprendre qu’il est injuste de torturer quelqu’un, de violer, de voler ou de mentir. Tu as besoin d’empathie, de raison, d’expérience, de dialogue. Les philosophes humanistes, de Spinoza à Martha Nussbaum, montrent que la morale peut se fonder sur la compréhension de la souffrance humaine et le souci de la réduire, pas sur la peur d’un châtiment éternel.
Et si on remonte dans le temps, même les peuples sans religion organisée, sans « grande Église » structurée, avaient des interdits, des valeurs, des rituels, des règles de partage, de solidarité, des formes de justice. L’homme n’a pas attendu un prêtre pour savoir qu’il y a des choses qui détruisent la vie commune et d’autres qui la protègent. C’est presque inscrit dans notre condition de créature vulnérable : pour survivre, nous devons apprendre à nous limiter, à nous respecter, à coopérer.
Dire que la morale chrétienne est supérieure, c’est donc oublier deux choses essentielles. D’abord, elle n’est pas la première. Il y a eu des morales avant elle, ailleurs, autrement. Ensuite, elle n’est pas neutre. Elle porte une histoire de pouvoir, de culpabilité, de contrôle, avec ses lumières et ses ténèbres. Ce n’est pas un pur cristal tombé du ciel, c’est un produit humain, historique, construit, reformé, critiqué, parfois contredit par ses propres fidèles.
La vraie question n’est plus : « Faut-il une morale chrétienne ? », mais : « De quoi avons-nous besoin aujourd’hui pour construire une morale digne de l’être humain moderne ? » Une morale qui ne diabolise pas la science, qui ne méprise pas le corps, qui ne fait pas de la culpabilité un carburant, qui ne condamne pas des gens juste parce qu’ils ne croient pas comme la majorité. Une morale qui se base sur la liberté de conscience, la responsabilité, la capacité de reconnaître ses torts et de progresser.
L’homme peut-il vivre sans religion ? Oui. La preuve, il y a déjà des millions de personnes qui vivent sans pratiquer de religion, et qui pourtant aiment, aident, respectent, créent, soignent, défendent des causes justes, parfois plus que ceux qui passent leur vie à prier. L’homme ne peut pas vivre sans sens, sans valeurs, sans repères. Mais ces repères ne sont pas obligés de passer par la forme « religion organisée ».
Au fond, ce que disent des auteurs comme Russell, comme Nietzsche, comme beaucoup de penseurs modernes, c’est ceci : la vraie maturité morale commence quand tu arrêtes d’être un enfant obéissant par peur du bâton, et que tu deviens un adulte responsable qui choisit le bien parce qu’il comprend pourquoi c’est bien. Tant que tu as besoin qu’on te dise « Dieu te surveille », tu n’es pas moral, tu es surveillé.
Ce n’est pas la religion qui sauvera l’humanité, c’est la lucidité, la responsabilité et le courage moral de l’homme lui-même.
Je vous laisse réfléchir.