Il faut que quelqu’un le dise clairement, alors le 69e Disciple a dit quelque chose que je trouve pertinent : depuis quelque temps, beaucoup rejettent les religions importées. C’est normal, c’est légitime, c’est même sain. Mais, à peine sortis d’un système, ils courent s’enfermer dans un autre. Certains se déclarent soudain « retrouvailles avec les ancêtres », d’autres brandissent le mot « kémite » comme si c’était un badge spirituel premium. On voit des gens quitter les Églises pour se jeter dans les bras d’anciens dieux qu’ils n’ont jamais étudiés, qu’ils idéalisent, qu’ils remodèlent, qu’ils projettent comme un rêve. Mais personne ne pose la vraie question, la seule qui devrait déranger tout le monde : pourquoi cherchons-nous toujours une force au-dessus de nous ? Pourquoi l’être humain refuse-t-il d’assumer sa propre existence sans mettre au-dessus de sa tête une divinité, un esprit, un Ancêtre, un œil cosmique ou une main invisible ?

La vérité est brutale mais libératrice : les dieux n’ont pas créé l’homme. L’homme a créé les dieux.

Partout, dans toutes les civilisations, quelles qu’elles soient, l’humain a inventé des divinités, des esprits, des anges, des démons et des forces pour donner une forme à ses peurs, un sens à son chaos et une explication à ce qu’il ne comprenait pas. C’est Ludwig Feuerbach qui l’a formulé avec un courage incroyable au XIXᵉ siècle : Dieu n’est pas une entité tombée du ciel. Dieu est le miroir de l’homme. Le reflet de ses désirs, de ses fragilités, de ses rêves. Quand l’homme s’est senti impuissant, il a imaginé un être tout-puissant. Quand il s’est senti injuste, il a inventé un juge parfait. Quand il a eu peur de mourir, il a inventé l’immortalité. Nous avons projeté sur le ciel ce que nous n’arrivions pas à gérer sur terre.

Et ce n’est pas de la philosophie abstraite. Les sciences cognitives modernes le confirment. Des chercheurs comme Pascal Boyer et Justin Barrett ont montré que le cerveau humain est naturellement programmé pour détecter des « agents invisibles ». Un bruit dans la nuit devient « quelqu’un », une ombre devient « quelque chose ». Notre cerveau préfère exagérer un danger qui n’existe pas plutôt que rater un danger réel. Cette hypersensibilité primitive s’est transformée en esprits, en ancêtres, en dieux, en démons. L’imagination est devenue théologie. La peur est devenue rituel. L’émotion est devenue cosmologie. Les hommes, simplement pour se rassurer, ont rempli l’invisible avec des personnages imaginaires.

Quand on comprend ça, on ne peut plus lire l’histoire de la religion comme avant. Même en Afrique, avant les religions importées, il n’y avait pas « la vérité originelle ». Il y avait d’autres constructions humaines : des cultes, des panthéons, des mythologies, des systèmes de pouvoir, des héritages culturels et symboliques.

Mircea Eliade l’a montré dans ses travaux colossaux : tout peuple sacralise le monde avant même de conceptualiser Dieu. Le sacré n’est pas tombé du ciel. C’est une invention humaine qui répond au besoin d’organiser la vie, de donner du sens à la souffrance, d’expliquer les catastrophes, d’éviter le chaos. Les religions africaines anciennes n’échappent pas à la règle. Elles étaient profondes, riches, puissantes, mais elles étaient humaines. Humaines dans leur structure, humaines dans leurs peurs, humaines dans leurs symboles.

Alors pourquoi, aujourd’hui, certains tombent dans le piège du « retour aux dieux anciens » sans comprendre le mécanisme ? Parce que l’humain déteste le vide.

Quand il renverse une croyance, il se précipite pour la remplacer par une autre. Il casse la croix et accroche l’ankh.

Il quitte Jésus et invoque Osiris. Il ferme la Bible et copie les rituels de Kemet. Il accuse le christianisme de manipulation, mais il reconstruit un nouveau dogme sans s’en rendre compte. C’est ça, le piège que beaucoup ne voient pas : tu changes le décor, mais tu gardes la cage.

Le mouvement kémite, l’afrocentrisme spirituel, la réhabilitation des traditions ancestrales… tout ça part d’une intention noble : récupérer notre dignité, nos racines, notre mémoire, réparer la colonisation mentale. Mais parfois, dans la quête d’identité, certains glissent dans une nouvelle forme de croyance aveugle.

On remplace une Bible par une autre. On remplace un Dieu par un panthéon. On remplace un prêtre par un « sage ». On remplace une vérité absolue par une autre vérité absolue. Le problème n’est pas la religion en elle-même. Le problème est la façon dont l’homme transforme n’importe quelle idée en prison mentale.

Alors la question revient, immense, incontournable, posée en plein milieu du chemin : peut-on vivre sans croyance ?

Sans être obligé de placer une force au-dessus de nous ? Sans se raconter qu’un Ancêtre nous surveille, qu’un dieu nous juge, qu’un esprit nous punit ou qu’une divinité nous protège ? Peut-on vivre sans l’œil divin pointé au-dessus de nos vies ?

Feuerbach dit oui.

Les philosophes humanistes disent oui. Certains scientifiques disent oui. Mais le cerveau humain, lui, dit : attention. Nous sommes des créateurs de sens. Quand on arrache une croyance, une autre pousse. On abandonne Dieu… mais on sacralise la Nation, la Race, la Tradition, la Science, la Révolution, le Chef, la Culture. On est athée, mais on parle de l’Afrique comme d’une divinité. On renie les religions importées, mais on sacralise Kemet. On rejette la Bible, mais on utilise des rituels avec la même ferveur qu’un croyant. On croit qu’on est sorti de la religion… alors qu’on n’a fait que déplacer la religion vers autre chose.

La vraie maturité, la vraie liberté, elle est là : comprendre que la croyance est un mécanisme psychologique, pas une vérité cosmique.

Comprendre que nous n’avons pas besoin d’une force qui nous surveille pour être bons.

Comprendre qu’on peut bâtir une morale sans juge divin, une éthique sans menace, un sens de la vie sans miracle.

Comprendre qu’on peut célébrer nos cultures, nos ancêtres, nos symboles sans les transformer en dieux.

Comprendre que l’homme n’a pas besoin de se mettre à genoux pour être grand.

Ce post du diacre communément appelé le 69e Disciple a pour but de libérer et ouvrir les yeux. Pour rappeler que l’histoire des religions n’est pas l’histoire de Dieu. C’est l’histoire de l’homme.

L’histoire de son cerveau, de ses peurs, de ses espoirs, de sa créativité. L’histoire de ses limites et de sa force. L’histoire de la manière dont il a géré la solitude, la mort, l’injustice, le mystère. L’histoire de comment il a, petit à petit, transformé l’inconnu en récit, puis le récit en vérité, puis la vérité en loi.

Aujourd’hui, si on veut grandir, si on veut éduquer nos peuples, si on veut construire une Afrique lucide et debout, il faut briser le cercle. Arrêter de courir derrière les mythes.

Arrêter de remplacer une dépendance par une autre. Apprendre à penser, à douter, à questionner, à comprendre.

Revenir au rôle central de l’humain. Revenir à la liberté intérieure. Revenir à la responsabilité personnelle. Revenir à la connaissance.

Parce que tant que nous croirons que notre salut dépend d’une force invisible, nous refuserons de voir que notre avenir dépend de nous.

Auteur : Le 69e Disciple

Je vous laisse réfléchir.