Plusieurs études sociologiques concordantes montrent une réalité dérangeante : plus les populations sont pauvres, plus elles sont croyantes, et plus elles sont croyantes, plus elles deviennent intolérantes. Non pas par nature, mais parce que leur vie se retrouve enfermée dans un système d’interdits, de peurs et de promesses invisibles.
En Afrique, ce constat est brutal : les régions les plus religieuses sont aussi, très souvent, les plus pauvres. Les groupes ethniques les plus religieux sont aussi ceux qui disposent du moins de leviers économiques, éducatifs et politiques.
Cette situation n’est pas un hasard. La perte des racines a produit un individu nouveau, mais fragile. Un individu qui ne sait plus qui il est, qui ne sait plus d’où il vient, et qui, logiquement, ne sait pas où il va. Nous avons ainsi créé des sans-domicile-fixe culturels, extrêmement vulnérables, facilement manipulables par le premier gourou venu, qui s’enrichit sur leur dos en leur promettant la chance, l’amour, la santé et l’argent.
Ce phénomène n’est pas propre à l’Afrique.
Aux États-Unis, par exemple, les États les plus pauvres sont aussi les plus croyants. Il n’a jamais été clairement établi si ces populations sont pauvres parce qu’elles croient, ou si elles croient parce qu’elles sont pauvres. Mais la corrélation est là. L’État le moins croyant, la Californie, est aussi l’un des plus tolérants et l’un des plus créatifs, abritant des pôles d’excellence mondiale comme la Silicon Valley, avec des entreprises qui ont transformé la planète.
À l’inverse, les États du Sud les plus croyants, comme le Mississippi, l’Alabama ou la Géorgie, sont non seulement parmi les plus pauvres, mais aussi parmi les plus marqués par le racisme systémique. Plus la croyance est rigide, plus la discrimination trouve un terrain favorable, nourrie par des interprétations religieuses anciennes qui divisent l’humanité en catégories hiérarchisées.
Sur ce point, les trois grandes religions déistes se rejoignent historiquement dans un même récit : celui de la malédiction de Cham. Les Africains y sont présentés comme des descendants condamnés à la servitude, tandis que les descendants de Sem et de Japhet seraient appelés à dominer. Ce récit, qu’il soit biblique ou repris indirectement dans d’autres traditions, a servi de justification idéologique à l’esclavage, à la colonisation, au racisme moderne, au Ku Klux Klan, à l’apartheid sud-africain.
Lorsque des Africains se revendiquent aujourd’hui chrétiens ou musulmans sans jamais interroger ces fondements, ils adhèrent parfois à des systèmes symboliques qui les ont historiquement humiliés. Ils acceptent, souvent sans le savoir, des récits qui les placent en position d’infériorité, de dépendance, voire de culpabilité ontologique.
S’ils le font par ignorance, le problème est déjà grave. Mais il devient encore plus sérieux lorsqu’il s’agit de personnes instruites, capables de lire, d’écrire, d’analyser. Car elles auraient dû utiliser cette capacité pour distinguer, avec rigueur, ce qui sert leur dignité de ce qui la détruit, ce qui émancipe de ce qui asservit.
Beaucoup posent alors une question révélatrice :
« Si on ne croit plus en Dieu, par quoi le remplace-t-on ? »
Cette question, en apparence innocente, révèle un état profond de subalternité mentale. Elle montre que certains ne s’imaginent même pas libres. Libres de ne pas croire. Libres de ne pas avoir peur. Libres de vivre sans interdits autres que ceux nécessaires à la vie collective. Libres de se concentrer sur l’avenir de leurs enfants sans conditionnements métaphysiques permanents. Libres, tout simplement, de vivre.
La solution n’est pas de remplacer une prison religieuse par une autre, même repeinte aux couleurs d’une spiritualité dite “africaine” ou “égyptienne”. La solution est plus profonde. Elle consiste à revenir à nos sources comme point zéro, non pas pour idolâtrer le passé, mais pour entamer une thérapie collective. Une thérapie qui nous permettrait d’affronter lucidement nos traumatismes : l’esclavage arabe, l’esclavage européen, la colonisation, l’humiliation répétée, la dépossession symbolique.